Top albums - avril & mai 2020

La rédaction avance masquée dans ce bilan, groupé par manque de temps, de deux mois de printemps qui auraient mérité une bien plus ample sélection. Plus que jamais, nos tops rédacteurs en bas d’article vous donneront des pistes alternatives à explorer, tant cette triste période s’est avérée fertile en sorties de qualité. Pour autant, le consensus n’en est pas moins marqué sur la douzaine de disques commentés ci-dessous, bien partis pour nous accompagner jusqu’aux classements de fin d’année...


Nos albums des mois d’avril/mai



1. Other Lives - For Their Love

Comment passer après l’intensité feutrée de Tamer Animals et surtout la grâce évanescente du faramineux Rituals  ? For Their Love réussit ce petit exploit, sans rompre pour autant avec ses illustres prédécesseurs... pour preuve, on pense toujours beaucoup à Lee Hazlewood (le capiteux Sound of Violence) et feu Lost in the Trees (les crescendos de cordes dramatiques du sommet Nites Out) déjà évoqués à l’époque de cette chronique, et c’est simplement l’americana qui revient au premier plan au détriment de la pop stratosphérique et foisonnante, tutoyant Sigur Rós, du chef-d’oeuvre de 2015, tout en sachant en conserver la dramaturgie savamment dosée. Après For the Last et son clin d’œil mélodique à la BO dIl était une fois dans l’Ouest, l’influence d’Ennio Morricone explose sans complexe sur le western We Wait avec ses chœurs baroques façon Trilogie du Dollar. Des enivrantes circonvolutions violoneuses d’un Lost Day à coller le frisson à la magnifique ballade Sideways en passant par la luxuriance toute en retenue d’All Eyes, le lancinant Who’s Gonna Love Us à la progression terrassante ou l’alt-country piano et clochettes en avant d’un Hey Hey plus dynamique qui en remontrerait à n’importe quel descendant de The Band, le groupe originaire d’Oklahoma toujours emmené par le vocaliste, pianiste et guitariste Jesse Tabish et transcendé par l’arrivée de sa compagne Kim aux backing vocals, brille autant par la constance d’un songwriting systématiquement piloérectile que par la finesse d’arrangements atypiques. Un 4e classique instantané d’affilée.

(Rabbit)


2. E - Complications

3e album du band qu’on appelle E, Complications suinte par tous les pores une fièvre d’aujourd’hui. Sorti en plein cœur de notre isolement contraint, cet album aux multiples allusions morbides a sans doute accompagné bon nombres d’introspections tourmentées. Parfois léger, souvent rugueux comme du Sonic Youth, viscéralement indie comme Pavement, brut et saccadé comme Shellac, le trio de Thalia Zedek creuse son sillon tout en empruntant les codes bien connus de la scène noise/indie rock américaine. Chaque morceau pourtant porte la marque du trio de Boston : deux guitares âpres, acérées, dissonantes sur une batterie droite, parfois tribale, qui forment les ossatures raides et tordues de ces chansons déclamées à bout de voix, la gorge pleine de graviers. Mais E ne fait pas que dans l’explosion post-punk et le larsen strident. Avec Sunrise, par exemple, quelque chose de plus romantique, une émotion plus évidente se fait jour, qui témoigne d’une sensibilité toute adolescente. Un grand E, comme "Eternelle jeunesse".

(Le Crapaud)


3. Oranssi Pazuzu - Mestaryn Kinsi

Deux questions immédiates à la sortie de ce cinquième album des Finlandais : l’impact (et le pourquoi ?) d’une signature chez le géant Nuclear Blast ? L’impact de leur album avec les compatriotes de Dark Buddha Rising l’année dernière ? On remarque vite que c’est bien plus du côté de cette collaboration cosmique que du metal grande écurie qu’ils sont allés chercher pour ce Mestaryn Kinsi, bien que les potards d’intensité soient tournés encore plus loin que dans le Waste of Space Orchestra. Le quintet creuse plus le fond qu’il ne décolle et s’embourbe dans le sombre, le chaos généré à coups de pioche dans un black metal taillé pour la transe : un épisode de SF tourné vers les entrailles de la terre où les répétitions empruntées au kraut nous martèlent le mot ’’chef-d’œuvre’’ à l’esprit.

(Riton)


4. Damu The Fudgemunk, Archie Shepp & Raw Poetic - Ocean Bridges

Ocean Bridges représente la quintessence d’un art du sampling que le producteur Damu The Fudgemunk pratique depuis plus de dix ans en puisant abondamment dans l’intarissable catalogue du jazz américain. Quintessence et dépassement car, comme un retour aux origines de la musique qui l’inspire et comme dépassement de la musique qu’il produit, Damu AKA Earl Davis a eu la bonne idée de réunir dans un même studio d’enregistrement une équipe de musiciens talentueux autour de la figure tutélaire d’Archie Shepp, pour des jams dont le producteur a fait émerger les plus beaux moments en constituant cet album. S’ajoute à cela le flow du rappeur Raw Poetic qui, dès le départ impliqué dans le projet, a suivi le processus de création des morceaux en studio, et a posé sa voix pour réaliser une œuvre organique dont on ne peut distinguer ce qui relève de la sélection par le DJ ou ce qui a été joué en live. Cet OVNI jazz/hip hop est par ailleurs ponctué de leçons professées par l’illustre saxophoniste durant la session d’enregistrement. Les 7 pistes du Professor Shepp’s Agenda nous plongent dans les balbutiements d’une création : un thème au saxophone répété pour en faire ressortir le groove, une contrebasse et un chabada à la batterie qui s’ajoutent peu à peu, les accords au clavier qui s’enrichissent sur la piste suivante. On discute, on cherche, on avance. Comme un documentaire immersif qui nous plonge au cœur de la création de l’album, tout en la constituant en même temps. Comme si le making of faisait partie du film. Un document aussi original que réussi.

(Le Crapaud)



5. Ghostpoet - I Grow Tired But Dare Not Fall Asleep

Avec I Grow Tired But Dare Not Fall Asleep, Obaro Ejimiwe ne surprend pas, et c’est sans doute la seule réserve que nous pourrons évoquer à propos de ce disque. Cependant, sans renouveler fondamentalement son répertoire, il parvient à ne pas lasser, ce qui n’est pas un mince exploit lorsque, tel Ghostpoet durant la décennie précédente, un artiste est sujet à une ascension rapide et une densité importante de réalisations. En effet, depuis la sortie de Peanut Butter Blues & Melancholy Jam, Obaro Ejimiwe n’a pas chômé, partageant la bagatelle de cinq disques en neuf ans et s’offrant quelques collaborations remarquées dont le point d’orgue est incontestablement le Come Near Me de Massive Attack.
Sur ce cinquième long-format, Ghostpoet conserve les ingrédients qui permettent à l’auditeur averti de reconnaître instantanément sa patte. A l’image du sommet Concrete Pony, une basse lourde, des percussions cristallines et un charisme nonchalant dans son phrasé permettent à Obaro Ejimiwe de captiver l’auditoire sans jamais relâcher la pression. Quelques éléments divers apportent néanmoins une certaine nuance. On entendra ici des vents (Black Dog Got Silver Eyes) ou là un spoken word en français signé Sarasara sur une rythmique minimaliste (This Train Wreck Of A Life). Sombre mais pas dystopique, I Grow Tired But Dare Not Fall Asleep, à l’image du titre homonyme, est puissant et galvanise sans jamais trop en faire. Sans rupture avec ses disques précédents, Ghostpoet évite la redondance sans que nous comprenions réellement de quelle manière il parvient à cette performance. Grand.

(Elnorton)



6. El Michels Affair - Adult Themes

Le boss de Big Crown Records propulse son ensemble sur grand écran armé non pas cette fois des sabres et shurikens du Wu-Tang Clan (allers et venues dans la 37th Chamber en guise de relecture-hommage au culte hip-hop) mais de la bande-son imaginaire du film du passage de l’insouciance, comme le thème principal habité par l’angélisme enfantin des vocalises de Shannon Wise (The Shacks), à l’âge adulte, où complexité et mystère semblent faire écho au romantisme à l’Italienne de Piero Piccioni (Il Dio sotto la pelle), au groove spatial et étrange d’Alain Goraguer (La planète sauvage), en passant par la chaleur d’Ennio Morricone. Ne reste plus qu’à trouver le film qui ira à cette BO comme une pantoufle de vair, ou bien espérer du nouveau rapidement (pourquoi pas une collaboration avec Adrian Younge et Ali Shaheed Muhammad ?)

(Riton)


7. Robot Koch - The Next Billion Years

Que de chemin parcouru par le Californien d’adoption depuis cet EP de hip-hop glitch et métissé chroniqué dans nos pages il y a 9 ans déjà et l’électro-pop à la Apparat circa Walls de The Other Side. Dans la continuité d’un Spheres au lyrisme orchestral déjà assumé, The Next Billion Years gagne en subtilité et en impressionnisme, abandonne le chant pour de bon et décolle pour la stratosphère dès l’introductif Manipura qui voit l’Allemand faire la part belle au spleen des cordes et au foisonnement cosmique des textures électroniques. Qu’il renoue avec la dimension syncopée des débuts sur le pastoral Liquid, flirte avec la techno enluminée d’un Kiasmos (Stars As Eyes, Dragonfly) ou lâche complètement les beats sur un Glow digne de ce qu’aurait pu faire John Barry s’il avait été produit par Ben Lukas Boysen, l’album remue les tripes par la pureté de ses émotions (Kassel, ou encore le merveilleux Cousteau avec Julien Marchal au piano) ou leur poignante gravité (Nebula), sans jamais laisser la joliesse prendre le dessus sur la qualité organique de ses mutations instrumentales, à l’image du dysrythmique Particle Dance ou du clip fabuleux d’All Forms Are Unstable. Même dans ses moments les plus emphatiques, à l’image de ce Hawk qu’un rêverait en soundtrack d’un James Bond ou du plus sentimental Post String Theory, l’album retombe toujours sur le fil de la grâce et de l’élégance, se frayant peu à peu un chemin sans retour vers nos petits cœurs sensibles.

(Rabbit)


Le classement des EPs


1. Sabiwa & Queimada - Tomorrow You Said Yesterday

Enfin une collab en bonne et due forme pour la Taïwanaise et l’Italien qui s’étaient croisés l’an passé sur l’album du second après quelques coopérations plus discrètes. Toujours entre monstruosité et magie, ces deux précurseurs d’une électronique où onirisme et post-modernisme, futurisme et animalité s’assembleraient en fascinants agglomérats mutants font honneur à leurs sorties respectives et plus encore, au gré de sept titres emboîtés dont l’équilibre entre déconstruction plus ou moins mélancolique (Yesterday) ou radicale (Said, You Said Yesterday), groove enchanteur (You, ou Tomorrow You qui n’est pas sans évoquer Daedelus) et atmosphères de rêves glitchés aux marées texturées (Tomorrow You) s’avère idéal. Moins ardu que le claustrophobe et concassé DaBa, l’EP terminé en plein confinement télescope angoisse de l’aliénation et soif de liberté et imagine un flux temporel sans début ni fin, sempiternellement dévoré et régurgité par d’étranges chimères carnassières. Étrange et captivant.


(Rabbit)

2. Uboa - The Flesh of the World

Étonnamment accessible voire aérien (God, Unbounded), ce nouvel opus de l’Australienne fait preuve d’un lyrisme inédit quand on connaît son goût pour le harsh noise le plus ardu et déstructuré. Toujours habité par cette obsession pour le corps et ses limites qui parcourt l’œuvre de l’artiste trans que l’on suit depuis l’immense The Sky May Be, The Flesh of the World démarre délicatement sur des nappes de synthés contemplatives et la mélancolie du chant de Xandra Metcalfe, mi lyrique mi susurré. Aucune trace de violence auditive sur cet Exsanguination et il faudra attendre que s’envolent les arpeggios électroniques d’Inside/Outside pour que frustration et rage refassent surface, d’abord par le biais de vocalises à la frontière du black metal, puis de quelques craquements et hurlements au terme du crescendo presque éthéré de God, Unbounded. Toujours pas plus bruyant, The Flesh of the World en termine sur un requiem choeurs/synthés d’une tristesse insondable, point d’orgue d’une réinvention inattendue que l’on espère bien voir se poursuivre sur un prochain long format.


(Rabbit)

3. S.H.I.Z.U.K.A. - Parallel Paradise

S.H.I.Z.U.K.A. apparaît régulièrement dans nos colonnes en ce premier semestre de la décennie, et il le mérite tout particulièrement tant son actualité est dense. Outre sa participation au festival Analove My Log - en marge duquel il nous accordait une interview - le Lorrain avait publié en début d’année l’excellent Performance pour Chez.Kito.Kat et partage cette fois un EP pour le compte d’Antipattern.dpt, label dirigé par VFO89, génial créateur de sons dystopiques Warpiens et également membre de la galaxie Chez.Kito.Kat. Le décor posé, ce Parallel Paradise, tout en maintenant l’attrait de S.H.I.Z.U.K.A. pour les ambiances sombres voire industrielles, renoue avec des mélodies plus prégnantes. Si l’influence de Warp, à commencer par celle d’Aphex Twin, constitue un fil conducteur, le sommet Pholos lorgne également vers le trip-hop des années 90 tandis que Nessos comporte une dimension cosmique aussi étonnante que jouissive. Complexe et abstrait, Parallel Paradise n’en est pas moins accessible et constitue peut-être la meilleure porte d’entrée pour ceux qui sont - encore - peu sensibilisés à l’univers de S.H.I.Z.U.K.A.


(Elnorton)


Les bonus des rédacteurs


- Le choix de Rabbit : Emma Goldman - Désolation

Contrebalançant un sang d’encre - notre album de janvier/février - entièrement produit par monsieur.connard sur lequel il posait son flow comme à l’accoutumée, Monsieur Saï endosse l’identité d’Emma Goldman pour livrer son premier album instrumental. A l’instar de Sole et feu (?) son alter-ego Mansbesfriend, le Manceau opte ici pour un certain minimalisme dans la dystopie mais fait surgir dès l’entame Les émeutes sont des étoiles filantes un soupçon de lyrisme dans ses atmosphères claires-obscures, tutoyant par moments la galaxie Def Jux (La revanche de pluton, Planètes Vides), le trip-hop versant abstract des 90s de Mo’Wax (Pluie de poussière) ou les élans cinématographiques du compère Pierre The Motionless (Méchanceté gratuite, Des lucioles à l’horizon) entre deux vignettes plus ambient aux beats absents ou en retrait. Enjoignant via un sample de Dune le dormeur à se réveiller (Ruiner le silence), le rappeur n’en a pas pour autant laissé ses préoccupations de côté, ce Désolation presque aussi irrésistible qu’un vieux Greenball de Jel cachant sous les allégories cosmiques de ses titres une vraie dimension politique, qui finit par semer dans notre imaginaire les pousses d’espoir d’un champ de ruines sociales à réinventer.


- Le choix d’Elnorton : Car Seat Headrest - Making A Door Less Open

"Auteur de l’un des meilleurs albums rock des années 2010, l’inoubliable Teens of Denial, Will Toledo creuse un sillon de plus en plus singulier. Car Seat Headrest était déjà un projet passionnant, mais là où l’Américain aurait pu faire du Will Toledo toute sa vie, il emprunte, à 28 ans, des sentiers beaucoup plus difficiles d’accès. Pour les artistes s’exprimant dans un registre "indie-rock", le recours à l’électronique est parfois pensé comme un remède contre la répétition ou le préambule d’un virage obséquieux. Pourtant, de plus en plus abrasive, il est impossible de percevoir la moindre concession dans la démarche des bricoleurs de Car Seat Headrest, capables de produire des indie songs intemporelles en quelques coups de cuillère à pot à la manière du Beck des années 90."

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Les tops des rédacteurs


- Le Crapaud :

1. Damu The Fudgemunk, Archie Shepp & Raw Poetic - Ocean Bridges
2. Wailin Storms - Rattle
3. Kevlar Bikini - OPT-OUTism
4. Robot Koch - The Next Billion Years
5. E - Complications
6. Emilie Zoé & Christian Garcia-Gaucher - Pigeons
7. Bärlin - The Dust Of Our Dreams
8. Preservation - Eastern Medecine, Western Illness
9. El Michels Affair - Adult Themes
10. Tom Misch - What Kinda Music

- Elnorton :

1. Car Seat Headrest - Making A Door Less Open
2. Ghostpoet - I Grow Tired But Dare Not Fall Asleep
3. STRFKR - Future Past Life
4. The Strokes - The Abnormal
5. Other Lives - For Their Love
6. Happyness - Floatr
7. Versari - Sous La Peau
8. Owen Pallett - Island
9. Matt Stewart-Evans - Colours/Shades
10. Waveskania - Farway To Star

- Rabbit :

1. Oranssi Pazuzu - Mestaryn Kinsi
2. Dimitar Bodurov & Ivan Shopov - Coalescence
3. Other Lives - For Their Love
4. Emma Goldman - Désolation
5. E - Complications
6. HeAD - Corpo
7. Phew - Vertical Jamming
8. Ben Lukas Boysen - Mirage
9. Robot Koch - The Next Billion Years
10. Christine Ott - Chimères (pour Ondes Martenot)

- Riton :

1. Oranssi Pazuzu - Mestaryn Kinsi
2. El Michels Affair - Adult Themes
3. Damu The Fudgemunk, Archie Shepp & Raw Poetic - Ocean Bridges
4. Other Lives - For Their Love
5. Chepang - Chatta
6. E - Complications
7. Heads - Push
8. Ghostpoet - I Grow Tired But Dare Not Fall Asleep
9. Ka - Descendants of Cain
10. Infant Island - Beneath



Rendez-vous en septembre pour un prochain classement groupé et d’ici là, bons rattrapages !


Articles - 24.06.2020 par La rédaction

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mardi 14 juillet 2020


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