Une année de hip-hop par Spoutnik part. 5/5

Voici une sélection toute subjective de mes 100 albums long format préférés de l’année, aussi bien des LPs que des mixtapes, tout ça est millésimé 2014 bien sûr et à très haute teneur hip-hop (de qualité, je l’espère), avec quelques découvertes (je l’espère aussi), des absents volontaires et des réussites en nombre. Z’êtes chauds ? Moi oui, alors c’est parti pour cette dernière partie (les autres étant , , et ) !

20. People Under The Stairs - 12 Step Program

Mine de rien, à coup d’albums toujours implacables (The Next Step et O.S.T. en tête), les deux People Under The Stairs, Thes One et Double K, sont en train de rentrer définitivement dans la légende du cool ! Alors oui, rien de révolutionnaire avec cet excellent 12 Step Program, oui, mais tout est là, un flow, un beat, une boucle et des titres en forme de bombes artisanales, le pied en toute simplicité...


19. Skyzoo & Torae - Barrel Brothers

Skyzoo et Torae, c’est la East Coast à l’ancienne et ce Barrel Brothers est colossal ! Un album pour bouger la tête, un album à la durée de vie longue tellement les productions sont ciselées et les flows toujours percutants ! Je vais encore parler d’héritage des années 90, mais là on est en plein dedans et le truc atteint un tel niveau de perfection qu’on s’y croirait vraiment replongé !


18. SHIRT. - Rap (Album)

SHIRT. ne se considère pas comme underground mais il en est pourtant l’essence et RAP (Album) en est la matérialisation. Ici, le New-Yorkais a juste une présence incroyable sur tous les titres, pas de featuring, SHIRT. est le centre, mais on est loin de l’ego-trip. RAP (Album), c’est lui, sa vie. Un album simple et brut, simplement brut ou brutalement simple, mais un album qui signe l’avènement d’un nouveau talent à suivre de près dorénavant.


17. Homeboy Sandman - Hallways

Après l’ode au hip-hop old-school et à ses pères qu’avait été Kool Herc : Fertile Crescent (comme son nom l’indique), des années remplies de projets divers et une signature chez Stones Throw Records, Homeboy Sandman continue son petit bonhomme de chemin vers la perfection et trouve avec Hallways l’équilibre parfait entre des productions chiadées (Jonwayne, Oh No, Knxwledge, J57) et son flow toujours intelligent !


16. NoEmotion - Time of the Month

Un album entièrement basé sur cette désagréable période du cycle féminin, un NoEmotion à l’humour tout sauf fin et des lyrics en forme d’une longue énumération de choses sans importance, ouais, faut voir... Eh bien non, il y a ce petit quelque chose quelque part entre MF Doom et High Priest d’Antipop Consortium, un truc froid et glacial qui rend ce Time of the Month surprenant et admirable.


15. Milo - A Toothpaste Suburb

La clique Hellfyre Club n’aura pas été avare en sorties de qualité cette année (Busdriver, Open Mike Eagle, Nocando dont nous parlions plus bas) mais assurément c’est Milo qui se dégage du lot ! En seulement deux ans et après une année 2013 riche en petites merveilles, il est devenu LA référence de ce cloud-rap abstract et intelligent, un hip-hop ambient alambiqué et pourtant tellement accrocheur. Du nerd-rap, oui, mais avec A Toothpaste Suburb, le truc est maintenant assumé et mûri, Milo fait du rap post-doctoral pour tous !


14. Blueprint - Respect the Architect

Les années avançant, les sorties de Blueprint passent de plus en plus inaperçues, et pourtant, le rappeur de l’Ohio est une légende de l’underground ! Avec ce Respect The Architect, de la production au micro, Blueprint nous livre un album solide (quoiqu’un peu court, dommage pour nous). Avec des prods soul teintées 90s à la Primo, un choix de samples pertinents, des potes et surtout un artisanat, un goût de la belle rime, un goût du beau geste qu’on ressent sur chaque piste.


13. Freddie Gibbs & Madlib - Piñata

Trois ans que Madlib et Freddie Gibbs se tournaient autour à coups de tracks et de maxis qui ont été un peu la genèse de ce Piñata, comme s’il avait fallu que le producteur californien et l’emcee du Midwest se domptent par petites touches avant de passer aux choses sérieuses. Le résultat s’écoute à travers 17 titres oscillant entre du pur gangsta gritty et des mélancolies organiques toutes Madlibiennes, toutes excellentes comme d’habitude.


12. Haez One - Intrinsic Zombie Paintbrush

Découvert l’année dernière sur l’excellente compilation Salade de Concombres Vol. 2 sortie chez les non moins excellents Cooler Than Cucumbers Records, le rappeur californien a mis quatre ans à mûrir son art pour nous foutre enfin cette claque qu’est Intrinsic Zombie Paintbrush. Projet-fleuve aux ambiances tour à tour droguées, surréalistes ou mélancoliques où Haez One bien entouré mais omniprésent nous montre qu’il n’est pas juste une sorte de clone vocal d’Aesop Rock.


11. Seez Mics - Cruel Fuel

L’emcee Seez Mics et le label en passe de devenir culte pour l’équipe d’IRM, j’ai nommé I Had An Accident Records, étaient faits pour se rencontrer, d’abord il y a géographiquement le Maryland, et puis culturellement en mettant en avant les mêmes valeurs faites d’un esthétisme polymorphe à la Anticon et d’une façon de faire DIY à la Peanuts & Corn. En attendant, Cruel Fuel est extraordinaire, précis et original et le simple fait que l’album soit beatboxé rajoute encore un supplément d’âme à son rendu global qui en regorgeait déjà.


10. Hawk House - A Handshake To The Brain

L’année dernière, nous célébrions les débuts enthousiasmants d’Hawk House avec A Little More Elbow Room, une première mixtape tout en groove vintage et en smooth néo-soul. Le second acte de la jeune discographie du trio londonien est gagnant, A Handshake To The Brain est une petite merveille. Sans prétention, les Hawk House continuent leur travail de synthèse et de renouveau de cet âge d’or nu-soul et hip-hop de la fin des années 90 transposant à nos jours le son et la philosophie de ATCQ, Digable Planets, Goapele, D’Angelo ou Erykah Badu.


9. The Underachievers - Cellar Door : Terminus Ut Exordium

Les deux New-Yorkais de The Underachievers nous livrent enfin l’album studio tant attendu et prouvent par là-même qu’on peut balancer un nombre de rimes à la minute se rapprochant dangereusement de l’asphyxie sans délaisser la qualité d’un thug rap plus intelligent que les productions actuelles des grosses têtes de gondoles du hip-hop ricain. Cellar Door : Terminus Ut Exordium est un immense album et certainement dorénavant le mètre étalon de toute la scène Beast Coast.


8. DREDi - The Stimulus Package

Juste la meilleure beat tape de l’année ! DREDi, en véritable orfèvre anglais d’un boom-bap en voie de disparition, signe ici 26 vignettes riches ou minimales, luxuriantes ou abyssales. Toujours pleines de sens et de sensations, elles se complètent sans se phagocyter. Les collections de samples contrastés installent des ambiances en un clin d’œil et on se prend à rêver à Maker pour cette simplicité lo-fi qui ne tombe jamais dans la facilité et la pauvreté. On pense aussi aux beat tapes du Primo des années 90, à la noirceur d’Havoc ou RZA, mais aussi à une certaine insouciance lunaire de Prince Paul. Si on rajoute à ce cocktail une pincée de Specials Herbs en moins badaboum, un doigt de Metal Fingers et une touche de The Beat Konducta, on n’est pas loin de la perfection stylistique !


7. Ghostface Killah - 36 Seasons

Après avoir dézingué du mafioso à la tonne sur l’excellent Twelve Reasons To Die, Tony Starks aka Ghostface Killah revient et prolonge l’aventure sur ce grand 36 Seasons, sorte de second volet d’un diptyque (ou triptyque, une suite étant annoncée pour 2015) commencé avec Adrian Younge. Cette fois-ci, la production est confiée à The Revelations, quatuor de Brooklyn tendance Stax, maître en cuivres et en ambiances soul 60’s. Mission accomplie avec mention pour eux ! Niveau flow, Ghostface Killah, un gros cran au-dessus de Twelve Reasons To Die, rallume la flamme du Wu-Tang Clan qu’un A Better Tomorrow avait pitoyablement éteinte.


6. Pruven - Wordplay Sensei

Après l’excellent Stamina of Thought en 2012, on attendait avec impatience le retour de l’immense Pruven et le petit gars du Connecticut avec déjà neuf albums au compteur a enfanté d’un monstre ! Un hip-hop brut aux ambiances sombres et poétiques, des productions ultra-lo-fi mais discrètement luxuriantes signées Joshua Lopez d’Indigenous Culture Records et un flow martial d’une incroyable maîtrise, on pense aux légendaires Juggaknots, à Antipop Consortium et à tout cet underground actuel de la côte Est, Billy Woods en tête ! Alors oui, Pruven nous dit que Wordplay Sensei est un EP, mais un EP de 11 titres tous plus balèzes les uns que les autres ne peut avoir que sa place dans ce classement et même tout en haut !


5. Audio88 - Der letzte Idiot

Der letzte Idiot d’Audio88 est assurément la meilleure sortie étiquetée hip-hop allemand de l’année et aussi une des meilleures de l’année tout court. On n’est pas là pour compter fleurette, le Teuton lâche des attaques verbales directes et acerbes sur chaque piste, le vrai rap et la critique sociale sont là. Par dessus cette saumure politique, Der letzte Idiot sonne complexe et protéiforme, Audio88 s’accordant même quelques digressions, cloud rap, électro minimale, glitch-hop. Yannic est derrière tout ça, il signe toutes les prods de l’album et le moins que l’on puisse dire c’est que le producteur s’est fait plaisir, ça se sent. Les constructions de chaque titre sont incroyables, subtiles et violentes, un truc à la K-the-I ??? un peu spoken word avec du gros son posé derrière. On en redemande et on se prosterne devant !


4. John E Cab - Do What They Say

Cette année, s’il ne fallait garder qu’une sortie estampillée du label I Had An Accident Records, ce serait ce magistral Do What They Say  ! John E Cab, on l’a déjà croisé plus bas dans le classement en compagnie de son pote Ill Clinton du collectif philadelphien US Natives, ici il est seul et il aura fallu sept ans pour que le projet voie le jour. Un album multiple sur la forme un peu comme une série de films 8 mm, mais un album foncièrement personnel sur le fond un peu comme des vignettes faites de joies et de douleurs et surtout un immense travail d’orchestration et de samples. Bien sûr, l’album est rappé, superbement d’ailleurs, mais cela passe presque au second plan devant l’abondance de trouvailles musicales aussi géniales que neuves !


3. Jeremiah Jae - Good Times

Fin 2013 avec une série de projets impressionnants en nombre et en qualité, on pensait que Jeremiah Jae avait atteint le point de rupture, eh bien non, c’est rebelote en 2014 avec ce Good Times et deux EPs (Pennies et Black Caldron dont nous reparlerons dans une autre section). L’emcee-producteur de Chicago claque même encore plus fort, car avec cette mixtape, Jeremiah Jae nous fait voyager bien bien haut à travers les méandres de son cerveau de génie du hip-hop moderne. La recette est connue mais toujours bigrement efficace, flow monocorde, samples kaléidoscopiques, bricolages lo-fi, hypnose hip-hop, expérimentation et perfection, à tel point que s’il ne fallait garder qu’un nom symbole du hip-hop de ce début des années 2010, je crois bien que ce serait Jeremiah Jae !


2. The Koreatown Oddity - 200 Tree Rings

Après la bonne claque qu’a été No Health Insurance, opus au hip-hop lo-fi, sale et bouillonnant d’idées comme seul l’underground de la côte Ouest version angeleno en est actuellement capable, Dominique Purdy aka The Koreatown Oddity aka l’homme au masque de loup lâche ce 200 Tree Rings, un énorme album et une sacrée belle surprise ! Une surprise parce que dès l’inaugurale et sublime Title Sequence (le titre hip-hop de l’année selon moi), on comprend que KTO a laissé tomber le hip-hop fait de bric et de broc. Tout en gardant sa folie et des constructions typiquement DIY, The Koreatown Oddity a affiné son art, dompté ses expérimentations et s’est créé des connexions plus qu’intéressantes. Ainsi en s’acoquinant avec tout ce que la Californie compte et a compté de génies cool (J-Swift, Aceyalone, Subtitle, Jeremiah Jae, Oliver the 2nd, Ras G, House Shoes), KTO vient de nous livrer un grand album. Une réussite à la Quasimoto sans hélium faite de grands écarts et de titres parfaits. Un sacré album et surtout une incroyable singularité !


1. Ichiban Hashface - The Swordsman

Une découverte, un immense choc esthétique et pourtant l’affaire est d’une rare simplicité ! Durant toute l’année, à travers ce magistral The Swordsman, Dirty Hash EP, des tracks lâchés comme ça et son excellent side-projet Rotten Doggz avec le pote Sleep Sinatra (nous reparlerons de tout ça dans la section EP), Ichiban Hashface a inondé mon âme avec sa finesse, sa délicatesse et le DIY de son travail. Ses titres lancinants et hypnotiques comme des états modifiés de conscience menant à la transe chamanique, des titres qui mettent du temps à vous envahir, le protocole est même parfois long, mais une fois qu’on y est, quel pied ! On pense un peu au Ghost Dog de RZA puis au final on ne pense plus à rien tellement le rendu global est cool. Alors oui, encore un truc pour backpackers en phase terminale qui aiment bien se faire chier dans le noir, l’emcee du Nebraska navigue dans le fait maison, l’ultra-lo-fi, ses titres sont des bouts de ficelles fragiles comme des estampes nippones, une boucle délicate, des samples ajoutés de ci de là, un beat et un flow monotone, froid, presque inarrêtable qui à l’image des musiques répétitives prend tout l’espace et à la longue s’empare de vous et ne vous lâche plus.



Articles - 18.01.2015 par Spoutnik
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