L’horizon 2018 de Rabbit - cent albums : #80 à #71

On ne va pas se mentir, l’exercice est toujours difficile, surtout quand on écoute 800 albums par an déjà triés sur le volet. Mais chaque année, ça se complique encore un peu... de fil en aiguille, d’une connexion à l’autre, de labels sortis de l’ombre en artistes émergents, les découvertes nous submergent et de nouveaux horizons s’ouvrent à nous, sans pour autant éclipser les précédents. Rien d’exhaustif donc dans la liste qui suit, pas même au regard de ma propre subjectivité, qui souffre déjà de tant de grands disques laissés de côté...




- Part I : #100 à #91
- Part II : #90 à #81



80. Carla Bozulich - Quieter (Constellation)

"4 ans après un Boy intense et radical, ce nouvel opus pour Constellation voit l’ex Geraldine Fibbers renouer avec les racines de son projet Evangelista, fantasmagorique et sombrement feutré, quoique en moins noisy et déstructuré. On y retrouve quelques habitués comme Andrea Belfi aux fûts, Shahzad Ismaily à la basse ou John Eichenseer le multi-instrumentiste de l’opus précédent qui co-signe une paire de morceaux, mais aussi des nouveaux venus comme Marc Ribot en guitariste intermittent adepte du fuzz triste ou même Noveller sur un Written in Smoke abrasif et planant à la fois, des drones vacillants (Let It Roll), des cordes plombées (Sha Sha, Stained in Grace), des ballades obscures et dépressives (Emilia, End of the World) et ce magnétisme inhérent à tout ce que fait la dame. Quieter s’avère donc fidèle à son titre, mais l’électricité qui gronde n’est jamais loin et sous le calme apparent c’est l’incandescence qui bouillonne et dévoile ses saillies mordantes au fil des écoutes."


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79. Adrian Younge & Ali Shaheed Muhammad - The Midnight Hour (Linear Labs)

Dédié à la renaissance culturelle de Harlem, ce dernier projet en date du metteur en son déjà mythique des retours en forme de Ghostface Killah ou des Souls of Mischief, associé comme sur la BO de Luke Cage à l’ex A Tribe Called Quest Ali Shaheed Muhammad, croise la classe néo-blaxploitation de cette dernière (les basses urbaines, cuivres et cordes cinématographiques, guitares wah-wah et autres incursions soul façon Harlem Paradise - Raphael Saadiq étant de nouveau de la partie au côté de Cee-Lo Green, Bilal, Eryn Allen Kane ou Luther Vandross qui rivalisent de romantisme suranné au micro) et la dimension pop luxuriante et baroque de ses Something About April (on retrouve d’ailleurs Laetitia Sadier de Stereolab sur le sommet jazzy Dans un Moment d’Errance avec un groove impeccable de Questlove des Roots derrière les fûts), une facette qui culmine sur la magie rétro de Smiling For Me avec l’Israélienne Karolina au chant. Mais le plus beau comme toujours avec Younge, ce sont les instrumentaux, qu’on jurerait tout droits revenus de la grande époque des David Axelrod et autres Isaac Hayes, Redneph In B Minor, Mission et le final Ravens en tête.



78. Leonis - Europa (Leo & Pipo Music)

Avec son sample du génial soundtrack de Charade par Henry Mancini, ses sifflotements où l’on croit reconnaître une mélodie du film Chantons sous la pluie, ses scintillements de blips futuristes, ses cordes troublantes et sa flûte bucolique sur fond de rythmique downtempo amniotique, Tirana incarne pour moi tout le génie du collage baroque de Leonis qui culmine sur ce survol spatio-temporelle d’une Europe en mutation (un point commun de plus avec ses cousins d’outre-Atlantique feu The Fucked Up Beat), symbolisée par des décennies d’avant-garde cinématographie et musicale dont les origines se brouillent et se mélangent. De la fête foraine neurasthénique de Prodgorica à la soul bruitée et déconstruite du final London, en passant par l’atmosphère de giallo onirique de Vienna, l’intrigant conte des mille et une nuit de Zagreb ou le smooth jazz de forêt tropicale d’un Lisboa hanté par le saxophone de Stan Getz, Europa nous perd dans les méandres de ses télescopages fantasmagoriques (voire parfois carrément barrés, cf. notamment Kiev et ses rires en boîte presque malaisants) qui réécrivent l’histoire de la musique concrète sous l’influence de l’electronica, du hip-hop et des bandes originales de films.


< lire la chronique d’Elnorton >



77. Elysian Fields - Pink Air (Microcultures)

"C’est peut-être bien leur album le plus rock, ou du moins le plus électrique depuis l’inaugural Bleed Your Cedar, que livrent le guitariste Oren Bloedow et sa muse Jennifer Charles. Cette dernière troque un peu de sa sensualité pour un aplomb voire une morgue de rockeuse revenue de tout, une défiance qui fait plaisir à entendre, autant que l’élasticité des influences du groupe qui fait feu de tout bois, du shoegaze teinté de britpop de Star Sheen au blues-rock martial et un brin "folklo du bayou" mais complètement habité d’un Knights Of The White Carnation en passant par un Tidal Wave presque disco-rock et pourtant irrésistible de classe désinvolte et abrupte. Pour autant, ce retour de flamme leur permet aussi de revenir à l’essence de ce qui fit leur charme sombre et singulier en le débarrassant de toute affèterie superflue, à l’image de l’envoûtant Beyond the Horizon renouant avec le "noir rock" onirique et cuivré du superbe Bum Raps & Love Taps, ou de l’absolument merveilleux Karen 25, ode psychotrope autant que psychotique à nos identités délitées, entre effluves dream pop et arêtes saillantes, que des refrains de toute beauté viennent sublimer de leur mélancolie paradoxalement apaisante."


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76. Unsung - An Interior History (Already Dead Tapes & Records)

"Steven Miller renoue avec l’ambition introspective et les sonorités jazzy de Young Man sur ce nouvel album d’une luxuriance musicale définitivement peu commune dans le hip-hop. Entre lyrisme cinématographique, crescendo martial et anxiété free jazz, l’instru Dawn en intro donne le ton, et la suite hisse le cratedigging atypique d’Unsung au rang d’art de l’enluminure, brassant grooves exotiques, poudroiements oniriques et cordes surannées (le venteux Through the Woods, qui pourrait être la suite de ce bijou lynchien), méditations asiatisantes et bourdons entêtants (l’irrésistible Bowl of Honeydew) ou encore sérénades insulaires et chillwave narcotique (Directions).
En guise de fil d’Ariane, le storytelling de l’Américain déploie une multiplicité d’échelles où les petites histoires côtoient grands questionnements et menues confusions d’un quotidien aliénant, récit d’une journée comme les autres (ou pas ?) dont les sinuosités président aux constantes mutations des compos, souvent au sein d’un même morceau."


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75. Seabuckthorn - A House With Too Much Fire (Bookmaker Records / La Cordillère)

"Dans la lignée des précédentes sorties du Britannique relayées dans nos pages - l’EP I Could See the Smoke en 2016 puis l’an passé son sixième LP Turns (en numéro 88 ici), Seabuckthorn continue d’explorer ce versant americana dramaturgique et lancinant de l’ambient à guitare cinématographique, avec de plus gros bouts de drone (le morceau-titre), de psychédélisme (Disentangled et ses slides à l’indienne) et de percus tribales (l’hypnotisant Inner) qu’à l’accoutumée - voire un peu des trois à la fois sur Blackout - et un sens de l’espace encore décuplé par l’apport de Lawrence English au mastering (le final Sent In By The Cold en étant l’exemple le plus frappant). Narcotique jusque dans ses passages les plus folk au cascades de fingerpicking opiacées (It Was Aglow) ou même hantées (What The Shepherds Call Ghosts), on y voit resurgir cette tension de western imaginaire qui émaille les albums de l’Anglais (Submerged Past) et ces images mentales hallucinées de désert baigné d’un soleil de plomb (Somewhat Like Vision), dissonances frottées à l’appui sur le mélancolique et capiteux Figure Afar."


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74. Sabiwa - 輪 迴 (Chinabot)

"Utilisation prépondérante et atypique de la voix comme source de textures viscérales ou électroniquement modifiées, rythmiques deep et déstructurées qui empruntent autant au dubstep qu’à l’electronica ou à l’abstract hip-hop et atmosphères à la fois oniriques et déliquescentes : sur les bases qu’avaient déjà posées les deux titres mutants dEnigma, ou encore le downtempo singulier du single DISPLAY-ME dont la vidéo donne un bon aperçu des performances audio-visuelles très conceptuelles de la demoiselle, Sabiwa livre un album fantomatique sur le thème de la réincarnation (輪迴 en Chinois, le "saṃsāra" hindou, soit la transmigration, courant des renaissances successives). Une cérémonie funéraire qu’évoquent d’emblée les incantations pitchées ouvrant le très glitch-hop Jia aux drums syncopés lourds et percutants, peut-être le titre le plus accessible de cette collection, tandis que l’intermède I introduce myself, avec son histoire de méduse devenue oiseau puis femme, entérine cette référence à la croyance bouddhiste du passage d’une forme de vie à une autre dans une alternance infinie de morts, de renaissances et de changements de peau."


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73. Wil Bolton - Viridian Loops (TXT Recordings)

"Habités par des field recordings sauvages enregistrés au Sri Lanka, en particulier des chants d’oiseaux et des stridulations d’insectes, les instrumentaux du Britannique empilent les boucles irisées de synthés vintage et d’effets, une géométrie entrelacée (Woven Geometry, merveilleux ballet de blips luminescents, d’arpèges pulsés et de nappes vacillantes) dont les méandres viridiens - un vert bleuté bien connu des admirateurs du peintre Véronèse - mêlent naturalisme et onirisme, abstractions tantôt pointillistes (l’ascensionnel Dawn Sequence), lancinantes (le plus inquiétant Returning Darkness) ou radiantes (Vale et ses motifs de synthés en miroir aux sonorités futuristes) et background sonore dépaysant, celui de la forêt tropicale de cette île du Golf du Bengale. La musique de Wil Bolton évoque plus que jamais ici un flot métaphysique de vie et de pensées mêlées, où l’homme et ses questionnements, qu’ils soient erratiques et déstructurés (le morceau-titre) ou harmonieusement organisés comme peut l’être un écosystème (Canopy, dont les boucles d’arpeggiators transpirent l’héritage la kosmische musik) feraient corps avec la nature qui l’entoure."


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72. Dodecahedragraph - Mixtures and Leftovers (Kamizdat)

"Si l’influence d’Autechre et de ses déconstructions rythmiques en atmosphère nocive est toujours bien présente (decrepitation_var.1a-2), c’est plutôt quand l’album, sorte d’ode alchimique à la réanimation des débris d’impro analogique, se nourrit des diverses expériences du Slovène Neven M. Agalma au sein d’Ontervjabbit mais également des tout aussi massifs et barbelés Cadlag qu’il tutoie les sommets, comme sur cet anticipation_var.1-1 post-apocalyptique dont le soundtrack sci-fi d’ampleur presque mythologique triture justement la contrebasse de Simon Šerc, leader de ces derniers, un death rattle_var.2-4 de purgatoire qui réinvente le Tremor du copain Lifecutter (aka Domen Učakar d’Ontervjabbit donc) en mode ascensionnel et troublant, ou encore l’élégiaque whtend leftover_var.3 0, superbe de mélancolie rétro-futuriste malmenée à coups de beats déliquescents."


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71. Uniform & The Body - Mental Wounds Not Healing (Sacred Bones)

"Enregistré à quatre au studio Machines With Magnets de Providence, puis étoffé à distance par le chant rageur de Michael Berdan en contrepoint des hurlements de torture de Chip King, Mental Wounds Not Healing renoue logiquement avec la dimension la plus industrielle de la musique des Portlandiens, par affinité avec l’univers d’Uniform. Mais c’est bien The Body qui alimente en boîtes à rythmes oppressantes et dépravées cette ode au mal-être infini que rien ne peut soigner, où les maux des quatre Ricains, sans le lyrisme de Chrissy Wolpert pour contrebalancer, prennent des formes diverses, de la noise tribale et décadente de Dead River au shoegaze indus presque romantique d’In My Skin et du final Empty Comforts (dont la froideur des beats cliniquement martelés est déjouée par la guitare volatile et mélancolique de Ben Greenberg). L’unique reproche que l’on pourra donc faire à ce nouveau chef-d’œuvre pas-tout-à-fait metal des génies mélangeurs et malaisants de l’Oregon, c’est sa courte durée, 27 petites minutes qui filent trop vite et donnent envie d’en entendre bien plus de la part de ce quatuor de mauvaise fortune, qui était décidément fait pour partager tant d’affliction, de brutalité et d’aliénation."


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To be continued...


Articles - 24.12.2018 par RabbitInYourHeadlights

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mercredi 20 novembre 2019


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