2017 dans l’oreillette - Best albums pt. 9 : 20 à 11

100 albums en 10 parties, pour renouer avec ma formule chronophage des années 2014 et 2015, car après 30 EPs il fallait au moins trois fois ça. Et surtout parce que quand on aime, on ne compte pas, et qu’il n’y a finalement pas une différence fondamentale dans mon cœur entre, mettons, le 50e et le 100e de cette sélection, simple question d’humeur et d’envie du moment.

Le fait est que tous ces choix, et même une dizaine d’autres laissés de côté pour des raisons de symétrie, m’ont fasciné, touché et marqué de diverses façons, d’écoutes-expériences dont je laisserai l’effet s’estomper quelques mois voire même quelques années avant d’y revenir en quête du plaisir intact de la (re)découverte, en albums-compagnons qui ont su chauffer ma platine virtuelle à intervalles réguliers. Une sélection pas des plus insouciantes pour cette 8e partie dans la continuité des précédentes et qui met l’atmosphère au centre des débats, non sans une certaine attirance pour le côté obscur mais sans tout à fait plomber l’ambiance jusqu’au bout pour autant.




20. Godspeed You ! Black Emperor - Luciferian Towers (Constellation)




Ça n’est toujours pas Lift Your Skinny Fists... ou Yanqui U.X.O., faute de quoi ce Luciferian Towers brillerait tout en haut du présent classement, mais ce nouvel album des Montréalais est assurément leur meilleur en 15 ans, renouant sur les deux premiers mouvements d’Anthem For No State ou l’intense Fam/Famine avec cette dimension orchestrale élégiaque qui a inspiré depuis tant de musiciens ambient biberonnés au post-rock de Constellation (avec en point d’orgue la cacophonie lyrique et discordante de l’ouverture Undoing a Luciferian Towers à l’ampleur presque mythologique). Largement acoustique et profondément mélodique après deux précédentes sorties électriques et dronesques à l’aura plus restreinte (malgré déjà un beau retour des cordes sur Asunder, Sweet And Other Distress après l’urgence plus rock dAllelujah ! Don’t Bend ! Ascend !), ce 6e opus en 20 ans des maîtres du post-rock semble par ailleurs offrir aux décevantes incursions folkloriques des derniers longs-formats du cousin A Silver Mt. Zion une envergure mystique enfin digne de la majesté contestataire du collectif d’Efrim Menuck, des nappes de violon americana et de saturations barbelées de Bosses Hang Pt. I, dont la suite psyché aux basses patchouli se fond brillamment dans une troisième partie aux allures de coda épique, au western apocalyptique du final Anthem For No State, Pt. III.




19. Ichiban Hashface - Wolf Vs Snake (Autoproduction)




"La pochette crépusculaire annonce la couleur, sang (mêlé de larmes en l’occurrence) et patine du passé, allégorie d’un conflit intérieur "à une époque critique de ma vie" nous dit Ichiban Hashface. Comme à l’accoutumée, ces réminiscences prendront la forme d’une épopée dans le Japon des samouraïs et encore plus que d’habitude les cendres du temps et la rigueur d’un hiver sans fin s’enlacent pour engourdir le cœur de l’auditeur, entre froideur d’un beatmaking aussi désincarné que le flow exsangue du MC et tristesse lancinante des boucles souffreteuses et déliquescentes, samples de synthés vintage (Universal Law), de violons crève-cœur (le sommet Isolation ou encore Pack of Wolf), de piano tragique (War Inside the Mental, Snake Jump) ou même de bossa cafardeuse (Guard Ya Meal et surtout The Food Got Poison In It !, entre fatalité et tendresse pour les âmes brisées) vous tirant un peu plus le moral vers le bas à chaque instant sans jamais vraiment donner le coup de grâce, jusqu’à la rédemption finale et inattendue d’un Heavy Rain liquide et onirique où le flow d’Ichiban semble progressivement reprendre vie."


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18. 9T Antiope - Isthmus (Eilean Rec.)




L’écurie Eilean Rec. aura particulièrement brillé l’an passé (cf. la belle 30e place de Monty Adkins et des mentions pour les albums du patron Monolith & Cobalt, de Jacek Doroszenko, de Daniel W. J. Mackenzie et de Francesco Giannico & Giulio Aldinucci restés aux portes de ce classement), "mais ce que l’on retient encore plus du cru 2017 du label cartographique de Mathias van Eecloo c’est ce deuxième opus des Iraniens Nima Aghiani et Sara Bigdeli Shamloo, l’incandescence de ses crins tourmentés et le désespoir capiteux du chant de la seconde en surplomb du chaos ambiant, une découverte assurément tant les disques capables de mêler à un tel degré d’intensité songwriting à fleur de peau et expérimentations atmosphériques (à la croisée ici d’un néo-classique dissonant et de friches dark ambient qu’émaillent déflagrations noisy et field recordings urbains) se comptent sur les doigts d’une main, faisant de cet Isthmus un chef-d’œuvre habité (voire carrément hanté sur Anaphase) à ranger au côté des albums d’Evangelista, du génial Undertow de Sidsel Endresen ou des derniers David Sylvian. "


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17. Ryuichi Sakamoto - Async (Milan)




Confrontant sa prise de conscience d’une inéluctable mortalité suite à un cancer de la gorge qu’il a combattu pendant 3 ans, le père spirituel du classical ambient, maniant ici synthés cosmiques (Stakra), percussions lancinantes (Tri) et discordances angoissées des violons (async) évoque la nature éphémère des plaisirs et des expériences que l’on s’imagine à tort répétables à l’infini (Fullmoon, scandé en plusieurs langues sur fond de stridences digitales par une palanquée d’artistes amis dont Bertolucci, pour qui Sakamoto avait composé la magnifique BO du Dernier Empereur il y a près de 30 ans déjà, et Alva Noto avec lequel il multiplie depuis Vrioon en 2002 les collaborations électro-pianistiques), se remémore avec mélancolie sur le radiant Solari ses rêves d’un futur désormais menacé, mène une marche du condamné dans une campagne hantée sur Walker, dépeint le déclin de la vie qu’un acide vient ronger goutte à goutte au piano préparé sur le bien-nommé Disintegration ou confie à David Sylvian le soin d’en célébrer l’essence sur l’onirique Life, Life au spoken word poétique. Quant au poignant néo-classique d’Ubi zébré de blips froids évoquant quelque respirateur artificiel et surtout le tragique Andata, l’un des morceaux de notre année 2017 irradié de tristesse et de regrets que Fennesz phagocyte de ses métastases dronesques sur fond d’orgue aussi poignant que dépressif, ils sonnent comme autant de rappels à profiter des grands bonheurs et des petits joies que l’existence nous offre avant qu’il ne soit trop tard.






16. Frank Riggio - Psychexcess III - Eternalism (Hymen Records)




"Imaginez un peu à quoi ressemblera son Foley Room une fois parvenu au stade du sixième opus", vous prévenait-on à la sortie du premier volet de cette trilogie consacrée à l’affranchissement spirituel, eh bien il semblerait que Frank Riggio nous ait donné raison avec des morceaux plus longs (en bouche comme en durée), toujours aussi organiques et texturés, extraterrestres et subconscients, rivalisant de tension insidieuse et mutante avec une seconde partie dont on retrouve le goût pour les incursions vocales oniriques (le chant trafiqué du Français prenant même les devants sur Back From Futurism, l’étrangement méditatif ...Of One Human Reality ou le très cinématographique Infinie Galaxie I), mais du côté cette fois d’un infini cosmique aux drones mystiques et cordes troublantes d’une ampleur terrassante (End !, Eternalism, Psychexcess), flirtant autant avec un dark ambient de monastère vénusien (Gy darkscene.org) qu’avec une techno de dancefloor nébulaire (Laisse Passer Le Temps, M108 To M58) pour le plus grand bonheur de nos tympans ébahis devant un tel big bang de dévotion au futurisme dont les excès assumés font toute la beauté. En prime, cette superbe compilation plus électronica des "scènes coupées" du projet, qui vaut également son pesant de lyrisme métaphysique et d’angoisse du cosmos.




15. Wizards Tell Lies - Lost King, After You (Muteant Sounds)




"En attendant de pouvoir vous faire découvrir l’hypnotique et flippant Sycamore Swing/Black Lodge Stomp qui accompagnera votre entrée dans la Loge Noire sur le 13e volet de notre compil Twin Peaks intitulé The Path to the Black Lodge (And I Saw Her Glowing in the Dark Woods), ce Lost King, After You voit l’Anglais revenir aux sources de l’occultisme qui irriguait son premier album éponyme ou encore l’EP The Occurrence (cf. le martial et larsenisant The Damned Procession) tout en explorant des contrées inédites, du darkjazz sur l’intrigant - et inquiétant - Tinderbox Night Dogs (The Vision) à la no wave doomesque d’Arrow Bee’s Backwards Mirror, batterie en roue libre et cuivres mystiques en avant. Textures saturées aux radiations malsaines (Cursed Paths), distorsions organiques et souffles démoniques évocateurs de quelque abominable engeance en quête d’un en-cas pour la nuit (le noisy They Only Come Out At Night), post-rock labyrinthique aux structures serpentines (3 Days (Alice) et son vortex final à vous sucer le sang par les tympans), ce sixième opus nous perd dans ses méandres dark ambient pour mieux nous retrouver glacé d’effroi en position fœtale dans la cavité d’un arbre mort, attendant l’accalmie qui ne viendra jamais."


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14. Thavius Beck - Technol O​.​G. (Hit+Run)




"Renaissance pour le beatmaker de Los Angeles, Technol O.G. monte encore d’un degré dans ce futurisme que Dialogue continue d’incarner pour tout un versant électronique et abstrait du hip-hop d’aujourd’hui, sûrement inspiré par la vitalité de Brooklyn, New-York où il s’est récemment installé. Les deux gros morceaux que sont Spectacular Vernacular et Further From The Truth donnent le ton : hypnotisme techno-dub-hop deep et dark quelque part entre Massive Attack et Captain Murphy pour le premier, rouleau-compresseur glitch maximaliste et dystopique pour le second, difficile de se remettre de ces claques initiales et de toute façon Thavius Beck ne nous en laissera pas le temps. De missives ultra-condensées en uppercuts rappés à toute allure sur fond de polyrythmies déchaînées, Technol O.G. symbolise la déshumanisation paradoxalement grisante des mégapoles modernes et des sociétés virtuelles où tout va trop vite pour vraiment accrocher la rétine et encore moins les neurones."


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13. Puce Moment - Ad Noctum (Chez.Kito.Kat)




Éternel défenseur - et à raison bien sûr - de l’excellent label Chez-Kito.Kat, Elnorton nous avait déjà fait part de tout le bien qu’il pense de la procession électro-ambient aux instrus emboîtés de ce second long-format des Lillois Nico Devos et Pénélope Michel. Avec ses drones radioactifs aux zébrures électroniques malaisantes, ses nappes claires-obscures et ses pulsations post-industrielles auxquels viennent tour à tour se joindre un piano sépulcral (ADN), des éclats de batterie kraut (Situations), des digressions stridentes aux interférences radiophoniques abstraites (Reprise) et autres field recordings bourdonnants (sur le magnétique Monolithe), Ad Noctum est un chef-d’œuvre de progression hypnotique et rampante, culminant sur les 10 minutes de crescendo abrasif et palpipant (dans les deux sens du terme) du faramineux G&G, assurément l’un des morceaux les plus absorbants de l’année.




12. Monolog - Conveyor (Hymen Records)




"Si Mads Lindgren est le Amon Tobin hardcore des années 2010 - comparaison que nous évoquait déjà le radical Merge en 2014 mais surtout en fait le génial Lift And Hold For Stolen de l’année précédente, entre IDM cybernétique et drum’n’bass organique - alors Conveyor est assurément son Foley Room, album mutant d’échantillonneur sonore dont les circonvolutions rythmiques, implosives et mitotiques, s’avèrent tout aussi atmosphériques que percutantes. Avec ses respirations crépitantes entrecoupant des rouleaux-compresseurs fuligineux à la Autechre versant claustrophobique et ténébreux que surplombent des nappes ambient plus éthérées, le parfait Parse symbolise à merveille l’équilibre de cette nouvelle sortie cauchemardée pour le label Hymen Records. Des vestiges jazzy à la fin de For Elisa à l’ambient texturée de The Shakes ou du final Regain dont les tournoiements subsoniques évoquent une chorale de baleines de l’espace, c’est tout un parcours musical en mouvement perpétuel que concentre ce 8ème long format en 16 ans."


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11. thisquietarmy - Métamorphose (Grains of Sand / TQA Records)




Alors que beaucoup ont mis en avant cette année le drone à synthés urbains et inquiétants de l’excellent Democracy of Dust au final kosmische à souhait, c’est cette Métamorphose métaphysique aux monolithes de lumière noire aussi magnétiques qu’imposants qui aura eu ma préférence, tant par l’ampleur insoupçonnée (lorsqu’on les écoute dans de bonnes conditions) de ses crescendos bourdonnants aussi minimalistes et corrosifs que ceux des meilleurs Cezary Gapik que pour l’enivrant malaise presque physique qu’ils procurent mais aussi l’histoire qu’ils racontent via leurs titres à rallonge une fois assemblés, ode poétique signée Meryem Yildiz à l’acceptation du changement et à la domestication du nouveau Soi, on ne peut mieux symbolisée par la sensation de familiarité voire presque de confort que l’on finit par ressentir à mesure que l’album déroule ses 128 minutes d’introspection aux harmonies plus ou moins abrasives, érodantes ou ascensionnelles. Déjà l’un des sommets à réévaluer de la pléthorique discographie du Montréalais Eric Quach.


A noter que 4 des artistes de cette sélection font partie des incontournables 2017 de la rédaction.