L’horizon 2018 de Rabbit - cent albums : #10 à #1

On ne va pas se mentir, l’exercice est toujours difficile, surtout quand on écoute 800 albums par an déjà triés sur le volet. Mais chaque année, ça se complique encore un peu... de fil en aiguille, d’une connexion à l’autre, de labels sortis de l’ombre en artistes émergents, les découvertes nous submergent et de nouveaux horizons s’ouvrent à nous, sans pour autant éclipser les précédents. Rien d’exhaustif donc dans la liste qui suit, pas même au regard de ma propre subjectivité, qui souffre déjà de tant de grands disques laissés de côté...




- Part I : #100 à #91
- Part II : #90 à #81
- Part III : #80 à #71
- Part IV : #70 à #61
- Part V : #60 à #51
- Part VI : #50 à #41
- Part VII : #40 à #31
- Part VIII : #30 à #21
- Part IX : #20 à #11



Bonus - 10. bis : Attilio Novellino - A Conscious Effort (Midira)

Plus qu’avec le néanmoins très chouette Black Box Animals de son duo Luton à l’univers plus acoustique et cinématographique typique des mixtures ambient-folk nomades du label Lost Tribe Sound, c’est via ce nouvel album solo découvert sur le tard que je me suis véritablement pris de passion pour l’ambient épique et abstraite à la fois de l’Italien Attilio Novellino. Il faut dire qu’avec ses méditations intenses et contrastées à la croisée du drone, de la noise et du classique contemporain (le violoncelliste Alexander Vatagin, l’excellent Ekca Liena classé un peu plus haut dans cette dernière partie de bilan et Tim Barnes, percussionniste de The Essex Green apportant chacun leur petite pierre à l’édifice), A Conscious Effort n’est pas sans rappeler Ben Frost ou le Tim Hecker de la grande époque pour leur capacité à évoquer avec un impact presque physique aux basses fréquences sismiques - flirtant même avec le doom metal sur un Preceptual Experience Of The Body où bourdons lancinants côtoient larsens stridents et drums tribaux - les tourments et la confusion d’une psyché morcelée.



10. Daníel Bjarnason - Collider (Bedroom Community)

"Le compositeur et arrangeur islandais livre avec ce quatrième album pour le label Bedroom Community, son troisième en solo, une pièce maîtresse de musique classique contemporaine pour orchestre. A l’écoute de l’impressionnant Blow Bright en ouverture, on comprend l’ampleur de la tâche à laquelle s’est attelé ici le co-auteur de Sólaris. D’une ambition proportionnelle à sa luxuriance symphonique, le morceau, soufflant cordes perturbantes, vents virevoltants, percussions menaçantes et cuivres discrètement inquiétants sous l’impulsion du Iceland Symphony Orchestra, parvient à un équilibre assez unique entre tension cinématographique, atonalité anxiogène et romantisme troublant.
Si la suite n’atteint pas forcément toujours les mêmes sommets, elle n’en génère pas moins le même halo de grâce tourmentée, des complaintes chorales du requiem The Isle Is Full Of Noises : I. O, I have suffered dont les cuivres majestueux soulignent la dimension d’éternité, jusqu’au crescendo patient d’un morceau-titre aux 15 minutes tantôt introspectives, agitées ou carrément hantées et malmenées, en passant par l’étrange réconfort céleste du second mouvement de The Isle Is Full Of Noises : II. Be not afear’d, apaisé mais résigné face à la persistance d’une terreur existentielle qu’aucune orchestration ne semble pouvoir chasser pour de bon chez l’Islandais."


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9. Ekca Liena - Gravity and Grace (Consouling Sounds)

"Daniel WJ Mackenzie explore à nouveau la dimension la plus mythologique et inquiétante de l’infini cosmique dans un foisonnement d’idiophones ballotés par des vents mystiques (Glockenspiel for Juno) et de distos sismiques (Orate All Ice) sur ce digne successeur du corrosif et rampant Graduals. A la fois plus massif et plus éthéré, Gravity and Grace met toutefois les machines de côté (à l’exception de quelques pulsations hostiles sur un Cortege Emerge aux arpèges mélancoliques) pour faire la part belle, guitare acoustique et piano et l’appui, aux crescendos de saturations colossales (Juno for A.M.) et aux ascensions élégiaques (Burst Into Stone) que des riffs doomesques tentent de soumettre à la gravité des astres sur les parfaits Cortege Depart et Onset Eve puis sur l’imposant morceau-titre, du haut de ses 18 minutes d’apocalypse tectonique dont la tension demeure présente jusque dans ses plus délicates accalmies atmosphériques. Immense."


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8. Gimu - A Vida Que Deixei De Ver Nos Seus Olhos (Assembly Field)

Troisième sortie du Brésilien pour le label britannique Assembly Field, A Vida Que Deixei De Ver Nos Seus Olhos fait suite à deux de ses plus belles réussites à ce jour, Gone Again, Haunted Again (Aurora Borealis) et Senses (Unknown Tone) (cf. mon classement de l’année précédente), sans pour autant décevoir, loin s’en faut. Traduit du portugais, le titre de l’album - "La vie que je ne peux plus déceler dans tes yeux" - affiche aussi clairement les intentions de Gimu que des noms de pistes tels que The Velvety Shelter Of Misery (presque une vraie "chanson", avec ses nappes Cocteau-Twinesques de chant onirique flottant au gré des drones craquelants et autres field recordings de train en marche), Era Só Um Ciclo, Terminou E Foda-se - "Juste un cycle, terminé et niqué" - ou Hora De Crescer (De Novo) - "L’heure de grandir (encore)". Gimu semble avoir subi des changements douloureux dans sa vie dernièrement et met en musique cette fragile instabilité avec une sincérité terrassante, de l’élégie sismique Era Só Um Ciclo, Terminou E Foda-se aux arpeggiators hypnotiques du final Abre !, dont l’atmosphère de mélancolie rétro-futuriste et pluvieuse nous rappelle à une fameuse scène du Blade Runner original de Ridley Scott.
Plombé et pourtant hanté par les vestiges de temps plus heureux (O Acaso Via TV), à la fois céleste et menaçant comme une masse de nuages d’​​orage (Cerração), bourdonnant violemment sur un lit de chœurs délicats (Atrás Do Tom) ou se désintégrant comme des ondes radio sur une gerbe d’éruptions solaires sur Hora De Crescer (De Novo), A Vida Que Deixei De Ver Nos Seus Olhos est une véritable expérience métaphysique faite d’émotions brisées et de collisions viscérales d’une intensité comparable à celle des sommets de Tim Hecker ou Fennesz il y a 10 à 20 ans, ou plus récemment du génial Wilderness of Mirrors de Lawrence English.



7. Tenshun & Bonzo - Miasma / Odious (I Had An Accident)

"Miasma commence avec une étonnante retenue du côté d’un Tenshun que l’on connaissait plus abrasif et belliqueux. Tel un DJ Shadow de purgatoire, il empile beats équilibristes, samples de films insidieux et distos perturbantes dans une ambiance plus inquiétante qu’apocalyptique, avec juste ce qu’il faut de décadrage et de bizarrerie pour éviter que le confort du groove ne s’installe de trop.
C’est ainsi chez Bonzo qu’il faudra aller chercher le soupçon de bruitisme lo-fi mis de côté par son compère, drums implosifs et massifs aux textures craquelantes et atmosphères cauchemardées de séries B horrifiques aux fréquences assourdies constituant le plus gros de ce Sorehead tout aussi inconfortable et captivant."
"On va pas vous faire un pavé à chaque fois, l’Ukrainien est un génie de l’abstract cauchemardé. Sur le récent Odious, c’est encore son compère qui ouvre le bal sur les 20 minutes de Rott Gutt, espèce de Twilight Zone des bas-fonds où le rétrofuturisme s’apparie à un beatmaking abrasif et acéré tout en ménageant dans sa seconde partie une belle plage d’accalmie à l’onirisme étrange, lugubre et angoissé. Mais une fois de plus c’est surtout Bonzo qui nous en met plein les tympans, avec une suite doomesque hantée par les plus malfaisantes séries B du grand écran aux allures de profession de foi des tourments qui l’habitent, où il est question d’abus sexuel et d’inceste par sample interposé mais surtout de violence et d’horreur, celles qui finissent parfois par devenir partie intégrante de l’ADN des infortunés qui les ont subies, nourrissant leurs pulsions... ou leur art. Un art désormais majeur pour Bonzo."


< lire la chronique de Miasma > < lire la chronique dOdious >



6. Dakota Suite, Dag Rosenqvist & Emanuele Errante - What Matters Most (Karaoke Kalk)

"7 années après The North Green Down dédié alors à sa belle-sœur emportée par la maladie, l’Anglais Chris Hooson retrouve le claviériste et musicien électro-acoustique italien Emanuele Errante (Elem) pour de nouveau rendre hommage à une femme : son épouse Joahanna, clarinettiste sur ce What Matters Most et à laquelle le disque adresse cette gratitude d’être aimé et soutenu par quelqu’un qui nous comprend et nous accepte ("you hold me closer despite of these things that i do" sur le douloureux cf. Shadows Are More Accurate Than Truth).
Nouveau venu dans la galaxie Dakota Suite, le Suédois Dag Rosenqvist de From the Mouth of the Sun et feu Jasper TX complète le line-up. Chacun apporte un peu de soi, énormément même dans le cas du Britannique sur des complaintes slowcore acoustiques aussi ferventes et dépouillées que Now That You Know ou Falling Apart in Stages.
Plus présents avec leurs drones grondants et synthés vaporeux sur le jazzy De Ziekte Van Emile ou le final ascensionnel Someday This Pain Will Be Useful To You aux chœurs féminins éthérés, Errante et Rosenqvist tirent quelque peu l’album vers l’ambient expérimentale sans rien lui retirer de son lyrisme tristounet ni de sa profonde émotion mélodique, faisant de What Matters Most le disque fédérateur par excellence entre amateurs de songwriting poignant et d’explorations sonores plus poussées."


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5. Gnaw Their Tongues - Genocidal Majesty (Consouling Sounds)

Projet phare du Hollandais Maurice de Jong/Mories aux multiples alias (dernier en date, The Night Specter au black metal inhabituellement glorieux voire un brin grandiloquent), Gnaw Their Tongues n’en finit pas de faire honneur à son nom avec des albums aussi glauques et malaisants que ce Genocidal Majesty, distordant plus encore que son prédécesseur Hymns for the Broken, Swollen and Silent les frontières du black metal qui l’a vu naître à coups d’incursions indus/noise dès l’entame crépitante et martelée Death Leaves the World au grunt rageur et venimeux (quoique moins impressionnante qu’espérée, cette collaboration avec Crowhurst a laissé des traces), tandis que Spirits Broken By Swords avec Chip King de The Body (cf. plus bas) aux beuglantes suppliciées flirte avec le drone et l’ambient dans une tempête de bourdons oppressants et de dissonances angoissantes. Et lorsque Mories revient au metal aussi funeste qu’impétueux qu’on lui connaît comme sur le morceau-titre ou Ten Bodies Hanging, la densité abrasive des flots d’échardes texturés s’en échappant en gerbes tailladantes et la tension mortifère qui s’en dégage sont tout simplement écrasantes.



4. Tangents - New Bodies (Temporary Residence Ltd)

"Ce troisième opus de Tangents confirme le petit miracle d’osmose aventureuse du quintette australien, héritiers de Tortoise ou The Necks capables d’irriguer du même souffle libertaire et mélangeur leurs méditations improv jazz aux textures irradiées (Immersion) et leurs épopées post-rock polyrythmiques aux arrangements poignants (Lake George, Swells Under Tito). Épique et feutré (la batterie et les percussions de l’hyperactif Evan Dorrian donnant le ton), vraiment jazz mais vraiment plein d’autres choses aussi (du dub à la folk en passant par la musique contemporaine répétitive à la Steve Reich), foisonnant d’instruments et de sonorités et pourtant d’une clarté sans faille (même sur le nébuleux Oort Cloud qui clôt l’album sur 7 minutes de bouillonnement impressionniste et onirique mené par un piano vibrant, des drones irisés et la guitare cosmique de Shoeb Ahmad), New Bodies est un disque de paradoxes, celui d’un groupe sans contraintes ni attaches qui suit le fil de son inspiration sans se soucier des étiquettes, pour le plus grand plaisir de nos oreilles toujours avides de territoires vierges à explorer."


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3. Amantra - Dawn Of The Fourth Stage (Autoproduction)

Avant une belle série de sorties sous son nouvel alias Scorched Earth Policy Lab et une collaboration avec Submerged classée un peu plus bas, Dawn Of The Fourth Stage "était l’occasion de découvrir la facette dark ambient de Thierry Arnal. Les basses fréquences rampantes se combinent aux radiations électroniques dès le très dense et hypnotique The Wall of Chaos Are Painted White pour mieux anesthésier notre conscience et laisser nos émotions primales prendre le dessus, à commencer par une angoisse qui ne nous lâchera plus. Saturations abrasives et stridences analogiques entrent en collision sur Vultures Wearing Dove Masks dont l’amoncellement de nuages grondants semble déjà prêt à charrier échardes et clous rouillés. De la menace latente du larsenisant Nothing Will Remain of Our Victories au déferlement sourd de grouillements harsh noise de la première moitié du final A Dance in the Shadows with Her en passant par l’atmosphère d’apocalypse en marche d’And From Heaven They Will Fall Upon Us, l’album nous happe par son aspect cinématographique sans jamais se départir de sa fascinante opacité. Les textures roulent, tonnent, irradient, crissent ou se dérobent pour finalement nous laisser hagard, errant pour le reste de l’éternité dans un no man’s land de reverbs abstraites (les six dernières minutes du morceau-fleuve A Dance in the Shadows with Her) où l’angoisse du néant se mêle à l’ivresse des profondeurs... celles de l’abîme, évidemment. Vertigineux !"


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2. The Body - I Have Fought Against It, But I Can’t Any Longer. (Thrill Jockey)

Chaque nouvel album du duo de Portland est un pied de nez supplémentaire aux attentes de ceux qui pensaient avoir cerné en Lee Buford et Chip King de simples rénovateurs du black metal. Aussi tourmenté qu’éthéré, mélangeur que singulier, l’univers de The Body est l’un des plus radicalement irréductibles qui soient, et du drone orchestré qu’habite le chant capiteux de l’habituée Chrissy Wolpert sur l’intro The Last Form Of Loving au monologue désespéré du final Ten Times A Day, Every Day, A Stranger emprunté à l’écrivain tchèque Bohumil Hrabal, requiem pour saillie harsh noise, piano fataliste et field recordings aux damnés d’une solitude éternelle voués à décevoir, échouer, souffrir et ne jamais trouver leur place, ce dernier opus en date pour Thrill Jockey fait preuve d’une ambition encore décuplée sans jamais tomber dans la conceptualisation ampoulée. Capable d’enchaîner le plus naturellement du monde la liturgie indus Can Carry No Weight, la symphonie technoise Partly Alive, le dub bruitiste implosif et tout aussi torturé d’un The West Has Failed digne des projets les plus crépusculaires et menaçants de Justin K. Broadrick ou Kevin Martin et la complainte Nothing Stirs où le chant de Kristin Hayter (Lingua Ignota), de l’opéra au hurlement, rivalise d’affliction avec les violons et le grunt de Ben Eberle (Sandworm), I Have Fought Against It, But I Can’t Any Longer. laissera quelques lacérations dans les coeurs des misfits qui s’ignorent, la suite - en particulier l’hybride Blessed, Alone quelque part entre doom vicié et romantisme néo-classique plombé - ne faisant que s’enfoncer plus avant dans les affres de la souffrance psychique jusqu’à l’abîme de frustration viscérale d’un Sickly Heart Of Sand aux allures de snuff movie musical.



1. The Third Eye Foundation - Wake the Dead (Ici D’Ailleurs)

"Du haut de ses 13 minutes 45, le morceau-titre donne le ton : entre une drum machine liquéfiée et une batterie désarticulée s’opposent saturations viciées et cuivres mythologiques, chœurs sacrés et vocalises aliénées de goules sardoniques, ces dernières prenant finalement le dessus à mesure que ce Wake the Dead sombre dans un chaos de bruissements dépravés. Quelque part entre la narration sensorielle foisonnante de The Dark, la mélancolie erratique et hantée de Little Lost Soul, les abysses tourmentés de Ghost et les hybridations ambivalentes de You Guys Kill Me, Wake the Dead est pourtant loin d’un album-somme. Cousin des cauchemars électro-indus d’un JK Broadrick qui aurait pris goût au classique contemporain, ce sixième opus en tant que 3EF de l’auteur de The Mess We Made est un nouveau chapitre - certainement l’un des plus beaux et dérangeants - dans la confrontation de son auteur avec ses cauchemars, ses angoisses et les affres du subconscient, dont on espère qu’il sortira vainqueur assez longtemps pour accoucher de cinq ou six autres joyaux noirs de cet acabit."


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The end.



indie rock mag - IRM des musiques actuelles


mardi 15 octobre 2019


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